Novembre bleu encore discret à Brazzaville
Dans les grandes artères de Poto-Poto ou de Bacongo, rares sont les affiches rappelant l’enjeu de la prostate. Les trottoirs peuplés de vendeurs de légumes ne montrent ni ruban bleu ni stand de dépistage gratuit en cette période dédiée aux hommes.
Nos reporters ont sillonné l’avenue Matsoua, le marché Total et le rond-point de la Paix sans apercevoir le moindre visuel officiel. L’absence de matériel promotionnel contraste avec l’ampleur d’« Octobre rose », omniprésent un mois plus tôt pour la lutte contre le cancer du sein.
Le ministère de la Santé assure pourtant avoir inscrit la santé masculine dans son plan national de lutte contre les cancers, mais reconnaît des « marges d’amélioration » dans la communication de proximité selon un cadre joint par téléphone.
Des habitants en quête d’information
Bienvenu Célestin Lebeka, rencontré à Bacongo, confie n’avoir « jamais entendu parler du cancer de la prostate ». Il estime qu’une campagne visuelle dans les quartiers permettrait aux hommes de se faire dépister avant l’apparition de complications souvent irréversibles.
Même constat au marché de la Liberté, où Luc Bat, parent d’un patient suivi à Makélékélé, regrette que « beaucoup ignorent ce qui peut déclencher la maladie ». Il appelle à « de vraies sessions d’information, simples et régulières » dans les arrondissements.
Chez les jeunes, le sujet reste tabou. Plusieurs étudiants interrogés disent associer la prostate à la vieillesse, sans imaginer qu’une hygiène de vie saine dès l’adolescence puisse réduire les risques plus tard.
Analyse des spécialistes congolais
À l’hôpital de référence de Makélékélé, le docteur urologue Léré Vapi Louzolo voit chaque semaine de nouveaux cas arrivés à un stade avancé. « Ils n’ont jamais consulté avant, faute d’information », observe-t-il en enfilant sa blouse.
Le praticien rappelle que le dépistage repose sur le dosage du PSA et le toucher rectal, examens jugés rapides et indolores. « À partir de 45 ans, ou dès 40 ans en cas d’antécédents familiaux, il faut les réaliser chaque année », insiste-t-il.
Sur le plan diététique, le médecin conseille de limiter les viandes rouges et privilégier le poisson, les fruits et les légumes. L’excès d’alcool, de tabac et la sédentarité constituent également des facteurs aggravants, tout comme l’obésité croissante dans les centres urbains.
Sans prise en charge précoce, la tumeur peut envahir les os et provoquer des douleurs insoutenables, une anémie ou une insuffisance rénale. La radiothérapie et la chirurgie sont disponibles au Congo, mais leur efficacité reste supérieure lorsque le diagnostic intervient tôt.
Facteurs de risque et prévention quotidienne
Le principal facteur non modifiable reste l’âge, la majorité des cas survenant après 50 ans. La génétique joue aussi: avoir un père ou un frère touché double le risque, selon l’Association congolaise d’urologie.
L’alimentation occidentalisée gagne du terrain à Brazzaville et Pointe-Noire. Les nutritionnistes plaident pour le retour aux produits locaux riches en micronutriments, tels que le saka-saka, l’avocat ou le poisson capitaine, sources d’oméga-3 protecteurs.
Une activité physique régulière, même limitée à trente minutes de marche quotidienne, contribuerait à réduire l’inflammation prostatique. Le Programme national de promotion de la santé étudie l’intégration de séances d’exercice encadré dans les centres de santé communautaires.
Vers des campagnes renforcées
Un groupe d’ONG locales prépare un forum sur la santé masculine prévu à la Maison du Peuple début décembre. L’événement devrait réunir médecins, influenceurs et responsables associatifs pour élaborer un plan de communication adapté aux réalités congolaises.
Le ministère envisage la diffusion de spots radio en lingala et en kituba, ainsi qu’une mobilisation des réseaux sociaux via les pages officielles. Ces canaux, déjà utilisés pour la vaccination, pourraient toucher la tranche 16-45 ans connectée en permanence.
En attendant, les spécialistes recommandent à chaque homme de discuter de la prostate lors de sa prochaine visite médicale, qu’il s’agisse d’un contrôle de routine ou d’un simple certificat sportif. Un dialogue précoce demeure la meilleure arme contre la maladie.
Les acteurs de santé rappellent que, comme pour la mammographie, développer le dépistage prostatique sauverait des vies et limiterait les coûts des traitements lourds administrés aux stades avancés.
