Un climat social à nouveau tendu sur le campus
Samedi 15 novembre 2025, le Collège intersyndical de l’Université Marien Ngouabi, réuni à la Faculté des lettres, a décidé d’un arrêt de travail reconductible à partir du lundi 17 novembre, relançant un mouvement suspendu début octobre après des engagements gouvernementaux.
L’ambiance sur les trois grands campus de Brazzaville s’est immédiatement crispée, entre réunions improvisées d’enseignants, files devant les guichets de scolarité et inquiétude visible des étudiants étrangers venus finaliser leurs inscriptions pour l’année académique 2025-2026.
Les revendications au cœur du mouvement
Au centre de la plateforme revendicative figurent trois exigences jugées prioritaires par les syndicats : le versement des cinq mois d’arriérés de salaire, le paiement des heures dites « diverses » accumulées depuis 2018 et le reversement régulier des cotisations sociales à la Caisse nationale de sécurité sociale.
Dans un communiqué, le porte-parole de l’intersyndical, Jean-Mermoz Mavouba, déplore « une persistance des inégalités de traitement entre agents de l’université et fonctionnaires de droit commun », insistant sur l’importance d’un « signal fort » pour ramener la sérénité dans les amphithéâtres.
Cinq mois d’arriérés : le détail des chiffres
Les arriérés concernent les salaires d’août et septembre 2024, puis d’août, septembre et octobre 2025, soit l’équivalent de quatorze milliards de francs CFA selon les estimations syndicales, un montant qui correspond à près d’un tiers de la masse salariale annuelle de l’établissement.
Interrogé, un cadre du ministère des Finances rappelle que « le calendrier de décaissement dépend aussi des recettes douanières et pétrolières fluctuantes », tout en soulignant que « les engagements pris en octobre restent valables et seront honorés suivant les procédures en vigueur ».
Heures diverses et cotisations sociales impayées
Les heures diverses, rémunérant recherches, corrections ou surveillances, ne sont plus payées depuis sept ans, accumulant des dus dont certains assistants ignorent le total tant les pièces justificatives ont vieilli.
Du côté de la CNSS, l’absence de versements réguliers complique la validation des trimestres de retraite et bloque l’accès aux prestations familiales, un sujet sensible pour les personnels contractuels qui représentent près de 40 % des effectifs.
Dialogue gouvernement-intersyndical en cours
Lors du dernier round de négociation le 6 octobre, le gouvernement avait proposé un échéancier de paiement glissant jusqu’en février 2026, en contrepartie d’une suspension de grève confirmée par les syndicats le même jour, ce qui avait permis la poursuite des cours et des examens intermédiaires.
Depuis, plusieurs réunions techniques ont eu lieu entre les ministères concernés et l’agent comptable centralisateur de l’université pour harmoniser les bordereaux, mais selon une source administrative, « la chaîne de dépense accuse un délai habituel de six à huit semaines », expliquant le décalage observé.
Impacts sur les cours et les concours
Le préavis prévoit l’arrêt des cours, la suspension des inscriptions et le gel de la proclamation des résultats, excepté pour les épreuves du concours d’entrée à l’Institut supérieur d’éducation physique et sportive, maintenu pour des raisons logistiques déjà engagées, précisent les professeurs de cette filière.
Selon le secrétaire général de la FLSH, près de 28 000 étudiants risquent de voir leur calendrier académique bousculé, avec un rallongement possible de l’année universitaire au-delà de juillet 2026 si aucun compromis rapide n’est trouvé.
La parole aux enseignants et étudiants
Rencontré devant la bibliothèque centrale, l’enseignant-chercheur Firmin Mabiala estime que « la grève reste un dernier recours », tout en rappelant que « chaque retard de salaire fragilise notre crédibilité auprès des banques et bailleurs ».
À quelques mètres, Diane, étudiante en master d’histoire, confie sa préoccupation : « Je dois soutenir mon mémoire en janvier ; si le calendrier glisse, mon stage professionnel sera compromis ». Elle demande aux deux parties « d’accélérer le dialogue pour ne pas sacrifier notre avenir ».
Quelle marge de manœuvre budgétaire ?
Analystes et économistes rappellent que la loi de finances 2025 prévoit déjà une hausse de 8 % des crédits alloués à l’enseignement supérieur, principalement orientée vers la réhabilitation des cités universitaires ; un réajustement en cours d’exercice nécessiterait donc un collectif budgétaire ou un redéploiement interne.
À la Primature, un conseiller technique assure que « des concertations interministérielles sont en cours pour trouver un point d’équilibre », tout en soulignant l’attachement de l’exécutif « à la continuité du service public de l’enseignement supérieur et à la protection du pouvoir d’achat des agents ».
Vers une sortie de crise concertée
Le protocole signé le 6 octobre prévoyait aussi la création d’un comité de suivi paritaire pour éviter toute méfiance. Selon nos informations, ce comité se réunira de nouveau mardi 18 novembre avec, à l’ordre du jour, le pointage des mandats de paiement déjà transférés au Trésor.
La reprise des activités dépendra donc du rythme de décaissement, mais plusieurs observateurs estiment qu’un accord partiel sur deux mois d’arriérés pourrait suffire à lever le mot d’ordre, le temps d’acheminer le reste des fonds et de rendre les certificats de paiement visibles sur les comptes bancaires du personnel.
En attendant, enseignants, administratifs et étudiants retiennent leur souffle, espérant que les lignes bougent avant lundi pour éviter un blocage qui, au-delà de Marien Ngouabi, pourrait rejaillir sur tout le système de formation supérieure du pays.
