La dette africaine atteint un nouveau pic
Réunis en mai lors de la première conférence de l’Union africaine consacrée à la dette publique, les ministres des Finances ont constaté que la charge financière du continent franchit désormais 1 860 milliards de dollars, soit presque le double d’il y a dix ans.
Selon Clever Gatete, Secrétaire exécutif de la Commission économique des Nations unies pour l’Afrique, cette progression rapide alourdit les budgets nationaux et complique la mobilisation de ressources pour les priorités sociales, de la santé aux infrastructures routières.
Entre 2015 et 2024, le ratio moyen dette/PIB est passé de 44,4 % à 66,7 %, illustrant la pression croissante exercée sur les économies africaines, en particulier celles qui subissent des chocs climatiques ou sécuritaires répétés.
Les experts redoutent que la multiplication des appels d’échéances ne provoque des défauts en cascade, à l’image des restructurations déjà engagées par la Zambie ou le Ghana, deux États qui cherchent à regagner l’accès aux marchés internationaux.
Qui prête aux économies du continent ?
La Banque mondiale, le Fonds monétaire international, la Banque africaine de développement et la Chine demeurent les premiers bailleurs institutionnels, offrant des lignes concessionnelles mais aussi des prêts commerciaux dont les taux suivent la remontée des coûts mondiaux du crédit.
Parallèlement, la part de la dette de marché s’est élargie : obligations souveraines eurobond, billets de trésorerie régionaux et autres instruments émis auprès d’investisseurs privés captent l’appétit de rendement, au prix d’échéances plus courtes et de clauses plus strictes.
Le retournement des taux américains depuis 2022 a renchéri le service de la dette ; le Sénégal, par exemple, consacre déjà plus de 20 % de ses recettes fiscales au paiement des intérêts et du principal, compliquant la mise en œuvre de nouveaux programmes sociaux.
« Ce que vit l’Afrique n’est pas seulement une crise de la dette ; c’est une crise du développement », insiste Clever Gatete, soulignant que la marge de manœuvre pour financer des écoles, des hôpitaux ou des barrages hydroélectriques se réduit d’année en année.
Top 10 des ratios dette / PIB en 2024
Le Soudan arrive en tête avec un ratio de 253 %, reflet d’une crise prolongée aggravée par le conflit intérieur qui freine la production pétrolière et les exportations agricoles.
Le Sénégal occupe la deuxième place : 119 % du PIB, soit environ 47,2 milliards $, une structure de dette mixte partagée entre obligations locales, eurobonds et financements multilatéraux.
La Zambie suit à 114 % ; après un défaut en 2020, Lusaka négocie une réduction de charge qui pourrait ramener le ratio à 91 % en 2025, selon le FMI.
Le Cap-Vert affiche 109,4 %, devant la République du Congo avec 93,6 %. À Brazzaville, le ministère des Finances précise que la hausse récente vient surtout de la composante intérieure, tandis que les recettes pétrolières alimentent un plan d’assainissement progressif.
Quelles marges de manœuvre pour les États ?
Au Mozambique, où la dette publique dépasse 100 % du PIB, le gouvernement a dû annoncer une incapacité temporaire de paiement, avant de solliciter le soutien du FMI pour rééchelonner les eurobonds liés au scandale des prêts cachés.
L’Égypte, avec 83 % du PIB, a déboursé 21,3 milliards $ pour le seul service de la dette au premier semestre de l’exercice 2024-2025, limitant l’espace budgétaire pour soutenir la livre et contenir l’inflation.
Le Malawi et Maurice se situent autour de 88 % ; leurs autorités privilégient la diversification de la base fiscale et la promotion du tourisme pour stabiliser les comptes et réduire l’exposition aux chocs extérieurs.
En Guinée-Bissau, 82,3 % du PIB est désormais atteint ; plus de la moitié est contractée localement. Le gouvernement mise sur l’arachide et la coopération régionale pour accroître les recettes et éviter toute rupture de paiement.
Vers des solutions concertées
Un groupe de 25 experts indépendants piloté par l’ancien ministre sud-africain Trevor Manuel a remis aux chefs d’État du G-20 des recommandations prônant un allègement coordonné et un soutien accru à l’investissement productif.
Parmi les pistes évoquées figurent l’allongement des maturités, l’introduction de clauses de suspension automatique en cas de catastrophe naturelle et la mobilisation des droits de tirage spéciaux non utilisés par les économies avancées.
La Commission économique des Nations unies pour l’Afrique plaide également pour des dispositifs innovants, tel le swap dette-climat, permettant de convertir une partie des échéances en financements verts consacrés à la reforestation, à la résilience côtière ou aux énergies renouvelables.
En attendant, plusieurs pays, dont la République du Congo, renforcent la transparence budgétaire et la gestion de trésorerie afin de restaurer la confiance des bailleurs, tout en veillant à maintenir la continuité des services publics utiles aux populations.
