Un rapport qui secoue Brazzaville
A l’occasion de la Journée internationale pour l’élimination des violences à l’égard des femmes, l’ONG congolaise Kaani Assistance a dévoilé à Brazzaville son étude « Visibiliser et documenter les violences faites aux femmes ». Le document dresse un état des lieux inédit et interpellant.
Présenté le 12 décembre, ce rapport compile des données collectées en novembre auprès de la police judiciaire, de plusieurs hôpitaux et du Programme national de lutte contre les VBG. Il souligne la persistance, voire l’aggravation, des violences malgré les multiples initiatives publiques et communautaires.
Des chiffres encore flous à exploiter
Pour Luce Bénédicte Gangoue, coordinatrice de Kaani, les chiffres ne reflètent qu’une partie de la réalité. De nombreuses survivantes n’osent pas témoigner, par peur de stigmatisation ou d’éventuelles représailles. Cette sous-déclaration rend l’évaluation de l’ampleur du phénomène particulièrement complexe.
Le rapport note pourtant une augmentation des cas en 2025 comparée aux deux années précédentes. Les données partielles recueillies font état de violences sexuelles, physiques, psychologiques et économiques affectant majoritairement des femmes âgées de 15 à 45 ans dans les arrondissements densément peuplés.
Les défis de la collecte de données VBG
Kaani Assistance reconnaît que l’absence d’un système harmonisé de collecte prive les décideurs d’informations solides. Les hôpitaux disposent de registres médicaux isolés, la police conserve ses propres fichiers, et les organisations communautaires compilent des témoignages souvent non standardisés.
Ce morcellement complique la comparaison des cas, la planification des ressources et l’évaluation des progrès. « Nous souhaitons un mécanisme national de coordination des données », insiste Franche Orchidée Malanda, chargée du suivi de l’étude, en saluant l’écoute des autorités sanitaires.
Facteurs identifiés derrière l’augmentation
La détérioration du pouvoir d’achat, les inégalités persistantes et certaines normes sociales maintiennent les violences dans la sphère privée. Dans plusieurs quartiers, la banalisation de certains comportements limite encore les signalements, selon les travailleurs sociaux interrogés.
L’étude insiste aussi sur l’influence de la pandémie de Covid-19 ayant fragilisé l’emploi informel, secteur majoritairement féminin, et accru la dépendance économique. Cette vulnérabilité multiplie les risques de violences domestiques, rappelle le document, tout en soulignant les efforts gouvernementaux d’aide sociale.
Coopération institutionnelle renforcée
Kaani Assistance se félicite de la collaboration obtenue avec la direction générale de la police et les structures sanitaires de référence. La signature prochaine d’un protocole de partage de données devrait clarifier les procédures et réduire les lourdeurs administratives qui freinent encore la notification des cas.
Les services de santé annoncent déjà la formation de nouveaux points focaux dans les hôpitaux de base pour orienter rapidement les victimes. « Nous travaillons à garantir la disponibilité de kits de prise en charge », précise un responsable du Programme national, optimiste après l’atelier de restitution.
Recommandations clés de Kaani Assistance
Dans son rapport, l’ONG préconise d’élargir la sensibilisation communautaire afin de changer les mentalités et d’encourager la dénonciation. Elle appelle également à renforcer l’accompagnement psychologique, souvent négligé, pour permettre aux survivantes de reconstruire leur estime et d’éviter les traumatismes chroniques.
Sur le plan opérationnel, Kaani propose de créer des espaces sécurisés d’accueil dans chaque arrondissement, reliés à un système numérique de suivi et de référencement. Ces centres serviraient aussi de guichets d’information sur les démarches judiciaires et les services sociaux existants.
Voix des survivantes de violences
Parmi les témoignages recueillis, plusieurs femmes rapportent avoir dû parcourir de longs kilomètres pour trouver un centre de soins disposant de médicaments post-viol. D’autres évoquent le regard culpabilisant de l’entourage, ce qui explique, selon elles, la réticence à porter plainte.
« J’ai attendu deux semaines avant de consulter », confie Élise, 27 ans, rencontrée dans un centre partenaire. Son retard l’a privée de certaines preuves médicales. Le personnel souligne pourtant la gratuité des premiers soins d’urgence, mais regrette le manque de communication sur cette mesure.
Enjeux pour la santé publique congolaise
Les violences basées sur le genre constituent, selon l’Organisation mondiale de la santé, une urgence de santé publique comparable à d’autres menaces sanitaires. Au Congo, elles grevent le fonctionnement des hôpitaux, complexifient la planification des ressources et affectent la productivité nationale.
En publiant son étude, Kaani Assistance espère accélérer l’adoption d’un registre national des violences, projet déjà évoqué par les ministères compétents. L’ONG répète que seule une action concertée pourra réduire durablement les VBG et renforcer l’autonomie des femmes brazzavilloises.
Perspectives numériques pour la lutte
Outre un sondage en ligne, Kaani Assistance prépare une application mobile pour signaler anonymement les violences et localiser les services de prise en charge. Le prototype devrait être testé dès le premier trimestre.
Les développeurs congolais assurent que le système cryptera toutes les données pour préserver la confidentialité. Ils collaborent avec l’Agence de régulation des postes et communications électroniques afin de respecter chaque exigence de cybersécurité nationale.
Si elle voit le jour, cette solution numérique pourrait alléger la pression sur les lignes téléphoniques d’urgence et faciliter la compilation de données structurées. Kaani affirme qu’un tableau de bord alimenté en temps réel renforcerait la réactivité des services sociaux et policiers.
